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Il n’y a pas de pénurie de chansons d’amour. Joyeuses, déchirantes, ou d’un extrême à l’autre du spectre émotionnel, on les a toutes déjà entendues. Et que dire de la musique écrite à partir d’un lieu de pure méchanceté ? Et celle qui s’oppose à l’ordre établi? Des désaccords avec les maisons de disques jusqu’à la satire de genres musicaux entiers, les plus grands musiciens n’ont jamais hésité à puiser dans leurs côtés les plus tumultueux en composant. Qu’elles visent une personne spécifique – ou un système en entier – voici quatre chansons écrites par pure et simple rancune.

Slave de Prince

Représentant une époque entière de sa carrière, Slave (Esclave) de Prince figure sur son album de 1996, Emancipation –  sa première sortie après une bataille de dix-huit ans pour échapper aux griffes de Warner Bros. Le label l’avait initialement signé alors qu’il n’avait que 18 ans et ce qui a suivi fut près de deux décennies de liberté créative étouffée, de batailles juridiques sur les droits musicaux et d’animosité générale.

Prince était très franc au sujet de ce différend avec Warner Bros. Il souhaitait pouvoir sortir plus de musique quand il le voulait et de posséder les bandes maîtresses originales de ses albums. Pendant cette période tumultueuse publique, le chanteur est apparu en public avec « Slave » écrit sur son visage et a changé son nom en un symbole imprononçable, obligeant tout le monde à l’appeler L’Artiste anciennement connu sous le nom de Prince. « La première étape que j’ai franchie vers l’objectif ultime de m’émanciper des chaînes qui me lient à Warner Bros. a été de changer mon nom de Prince en (symbole) », a-t-il déclaré dans un communiqué de presse. « Prince est le nom que ma mère m’a donné à la naissance. Warner Bros. a pris le nom, l’a déposé en tant que marque et l’a utilisé comme outil de marketing pour promouvoir toute la musique que j’ai écrite ».

Prince a finalement trouvé un accord avec Warner Bros. et a sorti Emancipation : un album de réjouissance entièrement sous son contrôle créatif. La chanson Slave, qui s’ouvre sur les paroles  « Tout le monde essaie de briser mon cœur. Tout le monde sauf moi. Je veux juste avoir une chance de jouer ce rôle. Le rôle de quelqu’un vraiment libre, » est un rappel peu subtil de ses problèmes juridiques tumultueux et une critique évidente envers son ancien label.

Payin’ Dues de Van Morrison

N’ayant pas été prévu pour une sortie officielle pendant des décennies, l’album de Van Morrison est connu familièrement comme son album d’obligation contractuelle (Contractual Obligation), ou parfois aussi sous le nom de Payin’ Dues (Payer ses cotisations). Finalement sorti en 2017 comme partie de l’album de 3 disques The Authorized Bang Collection, cet album de 31 chansons est un geste clair d’irrespect envers Bang Records, le label dont Morrison cherchait désespérément à se libérer. Les chansons sont improvisées, jouées sur une guitare désaccordée et sont surtout complètement absurdes .

Les contacts de Morrison chez Bang Records étaient fortement liés au crime organisé. Ils ont commencé à lui proférer des menaces d’agressions mafieuses et ont retardé le paiement de ses redevances. Heureusement, au même moment, Warner Bros. a montré de l’intérêt pour Morrison. Il n’y avait qu’un seul hic : selon son contrat, Morrison devait encore fournir 31 chansons à Bang. Et c’est ainsi que naquit Payin’ Dues. Les sujets des chansons virent de l’évident, comme The Big Royalty Check (Le gros chèque de redevances), à l’absolument bizarre, comme Ring Worm (Teigne) – une chanson à propos de la teigne, ou Want a Danish (envie d’une pâtisserie danoise) – une chanson qui parle, tenez-vous bien, d’avoir envie d’une pâtisserie danoise.

Bien que pas nécessairement facile à écouter, cet album de vengeance offre un aperçu intéressant du Far West qu’était le monde de l’industrie musicale américaine des années 1960, et est certainement un exemple classique d’une œuvre inspirée par la rancune.

Flagpole Sitta de Harvey Danger

La chanson de 1997 qui propulsa Harvey Danger dans une célébrité éphémère fut initialement écrite avec l’intention de se moquer de la scène alternative de Seattle dont ils faisaient partie. Les paroles ironiques étaient sensées de tourner en ridicule les attitudes feintes de nonchalance de la scène musicale alternative de l’époque. Evan Sult, l’ancien batteur du groupe, a dit au A.V. Club : « Je pense que c’est une version très vraie de ce que ça voulait dire de vivre, du moins à Seattle, à l’époque quand nous l’avons écrit. La distance ironique et la suspicion innée à la fois envers la culture mainstream et la culture alternative, et le désir de faire partie de quelque chose, mais sans pouvoir se débarrasser de la méfiance et de l’auto dépréciation […] C’est à la fois très optimiste et assez sauvage et cinglant en même temps. ».

Quelle que soit l’intention narquoise que le groupe avait en tête en écrivant la chanson, ça s’est retourné contre eux. Non seulement est elle devenue un succès radio, mais la plupart des gens ont pris les paroles satiriques sans aucun sens d’ironie, en ne se rendant pas compte qu’ils étaient exactement ce que la chanson moquait. Comme dit le chanteur principal Sean Nelson, « Le meilleur exemple que je peux donner, c’est que littéralement des centaines de jeunes sont venus me voir et m’ont dit qu’ils s’étaient fait percer la langue à cause de cette chanson. Ils me montraient et je me disais : “Eh bien, ce n’était pas mon intention”. Je n’essayais pas de donner un coup de pouce à l’industrie du perçage de langue, je pensais juste que l’idée dans la chanson était que les gens laissent ces genres de signifiants extérieurs substituer à de véritables formes de rébellion, et n’est-ce pas ridicule ? »

Not Ready to Make Nice des Dixie Chicks

En 2003, les Dixie Chicks ont ouvertement critiqué le président Bush et l’invasion de l’Irak. Lors d’un spectacle promotionnel à Londres, Natalie Maines a pris le micro et a fait la déclaration controversée : « Nous ne voulons pas de cette guerre, de cette violence, et nous avons honte que le président des États-Unis soit du Texas ». La vitriole immédiate et les réactions négatives qui ont suivi étaient comparables à ce que nous considérerions aujourd’hui comme une cancellation – interdictions de les jouer à la radio, boycotts, et leur label musical les a encouragées à s’excuser.

À la place, les Dixie Chicks ont persisté et ont sorti Not Ready to Make Nice (Pas prêtes à faire la paix) en 2006. Tout en restant assez universellement pertinente, la chanson aborde la controverse avec des paroles telles que : « Et comment, diable, les mots que j’ai dits pourraient-ils pousser quelqu’un à écrire une lettre disant que je ferais bien de me taire et de chanter sinon ma vie sera finie ? » faisant directement référence aux menaces de mort que le groupe avait reçues. Considérées par beaucoup comme ayant été « plus courageuses que les groupes punk » pour leurs commentaires audacieux, il n’est pas surprenant que les Dixie Chicks n’aient rien retenu en écrivant Not Ready to Make Nice – une chanson si empreinte de rancune qu’elle en devient presque douloureuse.

La célèbre couverture d’Entertainment Weekly de mai 2003.

Alors que la peine de cœur et la passion ont leur juste part de reconnaissance, n’oublions pas les chansons qui émergent des coins les plus délicieusement rancuniers de l’expérience humaine. Il ne s’agit pas d’amour déchirant ni d’introspection profonde – ce sont les hymnes accrocheurs de dépit et de haussements d’épaules. Qu’il s’agisse de tenir tête aux maisons de disques, de faire des commentaires sociaux, ou même d’oser défier le système, ces compositions sont taquines, audacieuses et éhontées. Donnons un peu de temps d’antenne à ces compositions délicieusement sarcastiques qui réécrivent les règles de la rébellion musicale (sauf peut-être cet album de Van Morrison, celui-là, on peut s’en passer).

Écrit et traduit par Ari Mazur