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Francis Hooper est un musicien, un ingénieur du son et l’éditeur de production pour une des séries télévisées animées les plus populaires de notre temps : Rick et Morty. Il a construit une carrière en combinant sa passion pour le son et la vidéo, et il est toujours à la recherche de nouvelles manières inventives de réunir ses compétences. 

En plus de son emploi actuel, Francis compose des bandes sonores de films indépendants et crée de la musique avec son duo synth-pop Doohickey Cubicle, un projet DIY pour lequel il enregistre, produit, mixe, fait le mastering et conçoit des visuels pour les spectacles en direct dans son studio maison à Vancouver.

Il a pris le temps de discuter avec RAC de comment tisser des liens à travers l’industrie du divertissement, naviguer le système de subvention canadien en tant qu’artiste indépendant, et comment une formation en audio peut ouvrir la porte à la télévision et au cinéma.

RAC : Ramenez-nous au début! Est-ce que l’audio et la vidéo ont toujours été des passions pour vous ? Avez-vous étudié dans ces domaines ?

Francis : J’ai étudié l’enregistrement professionnel à l’Art Institute of Vancouver. J’y suis allé juste après le secondaire, et j’étais passionné par l’environnement du studio. Mon père était un grand fan des Beatles et il y avait des musiciens du côté de la famille de ma mère. L’un d’eux faisait partie du groupe québécois Okoumé, et j’ai eu la chance d’entrer en studio pour les voir enregistrer. Je pense que ça m’a beaucoup inspiré.


Mon expérience de la vidéo a débuté avec le tournage de petites vidéos de skateboard avec des amis, montées sur des magnétoscopes. Jackass, le film de Johnny Knoxville, a tout déclenché ; je pense que nous essayions d’en faire nos propres versions diluées.

Francis jouant en direct comme Doohickey Cubicle

RAC : Comment avez-vous commencé à obtenir des contrats après avoir terminé vos études ? Avez-vous des conseils à donner aux étudiants inexpérimentés et aux pigistes qui essayent de se lancer dans le secteur du divertissement ?

Francis : Je me rappelle que plusieurs professeurs disaient qu’il fallait se faire des contacts, car les postes ne sont pas garantis après le diplôme. J’avais ça à l’esprit tout au long de l’école, alors j’acceptais tous les projets et je suivais toutes les opportunités que je trouvais. 

J’ai travaillé sur un projet parascolaire avec un professeur de cinéma qui m’a ensuite proposé de collaborer sur des vidéos de cuisine Cuisinart pendant les vacances scolaires. Sa femme travaillait au studio d’animation à Vancouver, Bardel Entertainment, et elle recherchait un ingénieur du son interne. C’est comme ça que j’ai obtenu mon premier vrai emploi dans le domaine du son, en disant oui à tout ce que je pouvais, tout en m’assurant que je travaillais de façon durable, parce qu’à l’école, on peut faire des heures interminables. Il faut un équilibre sain. Ma première recommandation serait de trouver cet équilibre, puis de maximiser le temps que vous pouvez y consacrer et d’essayer d’établir des contacts.

RAC : Nous devons savoir comment vous avez commencé à travailler sur Rick et Morty ! Pouvez-vous nous expliquer comment votre carrière a mené à ce projet ?

Francis : Au cours de mes premières années chez Bardel, j’ai travaillé dans le domaine du son et de la musique sur divers projets comme une émission de Discovery Kids et quelques jeux pour iPhone. Après un certain temps, cette division a perdu un peu de financement, et notre studio s’est remis à travailler sur des émissions de télévision animées. La première production qui est arrivée était la saison 1 de Bob’s Burgers. J’ai fait le montage audio tout en partageant une chambre avec un monteur vidéo. Lorsque cette personne est partie, comme nous travaillions en étroite collaboration depuis un certain temps, on m’a demandé si je m’intéressais au montage vidéo.


Je suis donc passé au côté vidéo et j’ai eu la chance de travailler sur les Tortues Ninja pendant cinq ans. Par la suite, nous avons fait l’épisode pilote d’un nouveau projet appelé Rick et Morty. C’était vraiment amusant, et c’était la première fois que je voyais de l’animation pour adultes. J’ai participé au pilote et quand un poste à temps plein s’est ouvert, j’ai sauté dessus. Je voulais faire partie du projet depuis la première saison, et les horaires se sont finalement arrangés. J’ai fait la saison 5 de Rick et Morty et je travaille maintenant sur la sixième.

Francis dans le studio

RAC : Vous jouez également dans le duo synth-pop Doohickey Cubicle ! Enregistrez-vous et produisez-vous dans votre studio maison, le Juniper Room, à Vancouver ?

Francis : Doohickey Cubicle est mon projet avec ma partenaire Alli. Nous sommes les deux pilotes du navire, mais nous avons collaboré avec divers musiciens pour notre dernier album. Certaines parties ont été enregistrées par d’autres artistes, mais nous avons enregistré le tout dans notre studio, en plus d’y avoir complété le mixage et le mastering cette fois-ci.

Le mastering est l’étape idéale pour obtenir du feedback sur un mix, alors si vous le faites vous-même, vous ne bénéficiez pas d’une autre paire d’oreilles. Mais parfois, on n’a pas les moyens d’engager d’autres personnes, alors c’est cool de pouvoir tout faire soi-même et d’être plus impliqué.

Doohickey Cubicle

RAC : Quels sont vos outils de production préférés (DAW de choix, plugins dont vous ne pouvez pas vous passer, équipement de studio en particulier) ?

Francis : Mon DAW est principalement Pro Tools et parfois Logic. Nous mixons généralement avec Pro Tools.

En termes d’équipement, j’aime surtout avoir une belle chaîne de signaux stéréo pour enregistrer les voix. Le reste est une table de mixage à 24 canaux. Tout est branché et maximisé avec des expandeurs pour que ce soit vraiment propre, afin que nous puissions enregistrer immédiatement lors de jam-sessions sans qu’il y ait besoin d’étape supplémentaire. Ensuite, le plugin Trackspacer est un excellent moyen de créer de l’espace dans un mix, surtout dans le domaine de la synth-pop. 

J’ai deux préamplis micro à lampes Avalon qui permettent de créer ce son de lampe et de pousser les harmoniques en surchargeant le préampli. J’aime aussi faire passer des choses dans un magnétophone pour créer une sorte d’égalisation des moyennes fréquences. À part ça, mes plugins sont principalement Waves, Ozone, et FabFilter.

RAC : Doohickey Cubicle a connu un certain succès sur les plateformes de streaming et vous avez fait des tournées au Canada, aux États-Unis et en Europe. Avez-vous des conseils pour les artistes indépendants qui apprennent à naviguer à travers tout cela, en plus du système de subventions canadien ?

Francis : Nous avons eu la chance de recevoir une bourse de développement artistique de FACTOR pour notre dernier album. La subvention est plus petite, mais ces 2000 dollars ont été très utiles. Nous avons engagé une équipe de relations publiques, et un artiste local que nous aimons a créé la pochette de l’album. Je recommande à tous ceux qui se lancent en production musicale et qui sortent de la nouvelle musique de jeter un coup d’œil à cette subvention. 

Si vous en arrivez au stade d’envisager quelque chose comme la bourse pour l’enregistrement sonore de FACTOR, il peut être utile de travailler avec une équipe. Il s’agit d’une telle quantité de travail que la soumission elle-même peut prendre beaucoup de temps. 

Il y a aussi les subventions provinciales. Nous les surveillons et essayons de travailler sur les demandes tôt, car tout fait toujours boule de neige. Les systèmes ralentissent, et il faut du temps pour former une équipe pour votre plan de marketing et pour obtenir des lettres de soutien. Alors commencez tôt.

Doohickey Cubicle en direct

RAC : Sur quoi d’autre avez-vous travaillé en tant qu’ingénieur du son ?

Francis : Nous avons réalisé une série de vidéos en direct au Juniper Room pour plusieurs groupes locaux et en tournée. Les artistes viennent dans notre espace et nous rassemblons un petit budget pour filmer une vidéo live sur place avec trois caméras, parfois devant un petit public, parfois sans. Du mixage à la configuration du spectacle en direct, c’est une façon agréable d’enregistrer et d’avoir un projet vidéo à monter.

RAC : Comment les mondes de la télévision et du cinéma peuvent-ils se croiser avec une carrière dans la musique ?

Francis : Les contrats de synchronisation de musique pour les films et les séries télévisées sont un moyen direct. Si vous avez la chance de rencontrer un superviseur musical dans votre ville, saisissez-la. 

Tout projet de film est tellement dépendant du son. Vous pouvez vendre la qualité de l’histoire avec un son clair, net, équilibré et émotif. Le son est magique parce que vous pouvez modifier des éléments et résoudre des problèmes que vous ne pourriez peut-être pas régler visuellement grâce à la nature du son et aux outils disponibles.

RAC : Vos compétences audio vous ont-elles conduit à du travail inattendu ?

Francis : Le montage de vidéoclips ou la création de visuels pour les spectacles sont des options intéressantes pour les étudiants ingénieurs du son ou pour les musiciens qui pensent travailler avec la vidéo. Il est très utile de pouvoir visualiser les beats pendant le montage afin de couper la vidéo avec le rythme. C’est une façon originale d’utiliser ses compétences musicales. Avoir une formation en audio peut vraiment aider à créer des images.

RAC : Quelle leçon avez-vous apprise à l’école qui vous a aidé dans votre carrière ?

Francis : Le dépannage me vient en tête car il peut s’appliquer à de nombreux scénarios. Du point de vue de l’audio, j’ai appris à commencer par la source et à remonter de manière procédurale jusqu’à l’origine du problème. Ne vous contentez pas de plonger dans un élément sans penser à l’ensemble de la chaîne. Assurez-vous d’être efficace et de parcourir toutes les options pour trouver la source du problème.

—Dernières notes—

Selon Francis, il est important que les étudiants recherchent de nouvelles opportunités, sans se sentir obligés de dire oui à tout. « Vous devez vous assurer de trouver les projets qui valent le coup. Peut-être que l’audio ne sera pas viable financièrement au début, et vous aurez besoin d’un autre emploi pour au moins vous maintenir à flot, mais il faut choisir les bons projets pour vous », dit-il.

Il ajoute que l’école est un endroit idéal pour commencer à établir des relations. « J’ai fini par travailler avec beaucoup de mes camarades de classe. Rencontrez aussi des gens en dehors de vos cours et essayez de créer des liens qui pourront durer après l’école », recommande Francis. Vous ne savez jamais à quels emplois ces collaborations mèneront dans le futur ou qui vous pourriez rencontrer grâce à elles !

Texte écrit par Maryse Bernard

Illustration par Yihong Guo